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Le monde du port

Gérer l'imprévu

Monde du port Panne de VHF : le lamaneur communique avec le pilote par gestes, Caen-Ouistreham

L'imprévu, une donnée incontournable de la vie portuaire

Sur le port, il faut savoir manier le conditionnel concernant les heures d'arrivée et de départ des navires, mais savoir également respecter scrupuleusement les horaires une fois ceux-ci fixés. Il faut à la fois pouvoir prévoir servir un navire, et se préparer à ce qu'il ne vienne pas !
S'il est demandé aux manutentionnaires une grande disponibilité accompagnée d'astreintes, leurs horaires de travail restent cependant plus cadrés que celles des navigants. Ils disposent de repères temporels, particulièrement flexibles et souples certes, mais qui n'existent même pas pour les navigants. Lorsque les navigants travaillent le dimanche, ils ne dérogent à aucune règle. Les manutentionnaires qui travaillent parfois le dimanche — pour le trafic de conteneurs par exemple — sortent du cadre ordinaire de leurs horaires.


Les marins connaissent bien les aléas et les contraintes qu'impose la mer. Ils ont tout au long de leur carrière intégré ces éléments comme allant de soi. Ces aléas définissent aussi leurs rémunérations puisque pilotes et lamaneurs perçoivent des revenus irréguliers, directement liés au trafic du port. Les marins organisent leurs services pour se plier à l'imprévisible ce qui implique une organisation lourde et également le fait d'accepter des temps de disponibilité presque inutiles. Cet état d'esprit est difficile à acquérir car il faut pouvoir accepter une grande souplesse d'organisation face aux changements de programmes permanents. Ce n'est pas un hasard si l'on trouve le même système de tableau effaçable dans la capitainerie, au service du lamanage et du pilotage. Les informations sur les heures de départs et arrivées des navires sont évolutives et précaires.
Le port de Caen a pour particularité d'être un port à marées. Si la hauteur d'eau en aval des portes de l'écluse est inférieure à quatre mètres, aucun navire ne peut franchir l'écluse. Ainsi, même si les navigants du port assurent une permanence chaque jour de l'année, le temps de la marée basse n'est pas vécu comme le temps de la marée haute. Il est indispensable qu'ils restent à proximité du port et qu'ils puissent être joints à tous moments, mais chacun sait que lorsque la hauteur d'eau est inférieure à quatre mètres et que l'on est en période de jusant, il ne leur sera pas demandé d'intervenir immédiatement. Les heures de marées sont donc fondamentales alors que les horaires du jour et de la nuit, tout comme le nom des jours sont sans aucune importance !

La gestion de l'imprévu, un élément fondateur et fondamental de l'identité maritime.

Quitter la mer pour se rapprocher de la famille n'est pas si simple, reste encore à accepter l'impossibilité de planifier les emplois du temps. C'est jusque dans leur vie privée que ces hommes doivent intégrer l'aléa. Ce qui n'est d'ailleurs pas toujours simple à vivre car le temps professionnel a parfois du mal à s'accorder avec un temps social ou familial.
 
M. Moncagny, pilote de Seine et Caen

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Les marins et anciens marins ne possèdent pas les mêmes référents culturels que les autres acteurs du port, les « terriens ». Alors que les marins ont intégré les aléas liés à la mer et aux impératifs commerciaux, qu'ils ont adapté l'organisation de leurs services à cette donnée incontournable, les terriens tentent encore de maîtriser cet aléa .
Certaines réunions au cours desquelles il est question d'organiser un trafic particulièrement dense et complexe mettent en lumière des réflexes qui peuvent être qualifiés de culturels.
Lors d'une réunion des places à quai à Caen-Ouistreham, après être parvenus à planifier le trafic du lendemain, les marins considèrent qu'il serait inutile de prévoir au-delà en ponctuant d'un « demain il fera jour », alors que le responsable des grutiers a lui besoin de savoir ce jour s'il doit prévoir le travail des grutiers pour le dimanche.