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Repères temporels

À bord, l’heure de référence est l’heure anglaise. Mais ce décalage d’une heure avec l’heure française n’a pourtant aucune incidence sur les repères temporels de l’équipage. L’heure anglaise, appelée aussi « heure bord » ne correspond à rien d’autre qu’au partage d’un référent commun, permettant une coordination à bord et marquant symboliquement une rupture avec les repères temporels de la vie à terre. Les escales pour la majeure partie de l’équipage ou encore les quarts, périodes de travail de quatre heures consécutives, constituent pour eux les véritables repères.
À bord, le sommeil de chacun est fragmenté. Ils dorment un peu la nuit et un peu la journée, en fonction de leurs horaires de travail. Tous cumulent entre dix et douze heures de travail par jour, réparties sur les vingt-quatre heures d’une journée. Les temps des uns ne correspondent pas aux temps des autres. Et quand les hôtesses accueillent les passagers avec des annonces de bienvenue et de sécurité, celles-ci ne sont pas diffusées sur les ponts extérieurs afin de respecter le sommeil d’une partie des membres de l’équipage. À bord, il y a en permanence une partie de l’équipage au travail et une autre au repos. Il devient compliqué de se repérer par rapport à une journée à terre. Aussi, à bord, on s’échange souvent des « bonjour » sans se soucier de savoir si c’est la deuxième fois de la journée que l’on croise la même personne car il est souvent difficile de savoir où commence et où finit une journée. Cette unité de temps qu’est la journée à terre, demande un effort de la part de l’équipage pour être considérée comme telle à bord. Même si les plannings des uns et des autres tiennent évidemment compte de la notion de journée, entre membres de l’équipage, on ne se dit jamais « à demain », mais « à plus tard ».
Les horaires des repas sont fixes. Ils tentent de coller peu ou prou avec les horaires à terre. Les repas du midi sont servis à 10h00 et 11h00, ceux du soir à 17h00, 18h00 et 19h00. Pour certaines personnes travaillant par quart, les heures de repas tombent au beau milieu d’une période de sommeil. Un réfrigérateur garni de casse-croûtes est mis à disposition de l’équipage 24h/24.
Les repas sont d’ailleurs les principaux repères au sein de la semaine. Comme beaucoup le disent à bord, Cherbourgaque jour est semblable au précédent. Les repas à bord sont toujours copieux et excellents, mais des repas dits améliorés marquent certains jours de la semaine. Ainsi, le dimanche et les jours fériés, une viennoiserie est proposée au petit-déjeuner et le déjeuner est un repas dit très amélioré accompagné d’un dessert et de vin. Le dessert, remplacé par un fruit et un laitage les autres jours, est également proposé le jeudi à bord du Mont-Saint-Michel et le mercredi à bord du Normandie.
Les équipages n’embarquent pas le lundi afin de jouir pleinement de leurs week-ends à terre. Ainsi, l’équipage du Normandie embarque le jeudi et celui du Mont-Saint-Michel, le mardi. La veille du débarquement n’est pas un jour comme un autre, c’est un jour consacré à la « potasse ». Les cabines équipage sont nettoyées « à blanc » par les équipages eux-mêmes. Seuls les officiers délèguent cette tâche au garçon d’office.

Exemple d’un ailleurs, la machine ...

... autre lieu

À l’exception des lieutenants de quart à la passerelle, tous peuvent avoir des moments de doute quant au sens de la rotation, soit vers Portsmouth, soit vers Ouistreham. Les marins qui travaillent à la machine sont particulièrement exposés à ces manques de repères.
 
La machine est un local sans le moindre hublot, sans le moindre point de vue sur l’extérieur. Les repères temporels étant brouillés, il leur devient compliqué, s’ils ne regardent pas le cahier de quart, de savoir dans quelle direction avance le ferry ou dans quel port il fait escale.

« On dépend vraiment du bateau, on vit pour le bateau, on est organisés autour du bateau ».
Lieutenant à bord du Normandie
Lors d’une escale à Portsmouth, le chef mécanicien expliquait quelque chose en employant l’indication « ici ». Il savait que nous étions à Portsmouth mais a précisé « Quand je dis « d’ici » je veux dire à Ouistreham ! »

... autre langue

La langue des mécaniciens à la machine n’est ni tout à fait l’anglais ni tout à fait le français.

« En plus du langage maritime, on utilise aussi beaucoup la langue des signes en bas parce que c’est bruyant ».
Chef mécanicien à bord du Normandie
 
Un langage à part pour une réflexion collective
Les navires ne sont pas équipés de moteurs français et sur les pupitres de commandes, les indications sont anglaises. Les mécaniciens lisent ces mots, en traduisant le sens naturellement, mais continuent à s’exprimer en français. Ainsi même s’il est écrit starboard au lieu de tribord, la traduction se fait spontanément, mais jamais les mécaniciens ne parlent de starboard entre eux, uniquement de tribord. Sur les plans, le PC machine est indiqué par ECR - Engine Control Room – tous comprennent, personne ne l’utilise. Par contre, l’équipage à la machine échange régulièrement avec des intervenants européens.

« Il faut que ce moteur construit en Finlande s’adapte au réducteur construit en Allemagne et en même temps à l’hélice hollandaise, tout ça, ça demande énormément de coopérations ».
Chef mécanicien à bord du Normandie
Une synthèse internationale...